Le Christ-Roi arrivant dans sa gloire,
séparant les brebis des boucs, donnant la vie éternelle aux unes, et jetant les autres dans le feu éternel,
C'est cela, la miséricorde ? l'amour ?
Certains chrétiens inconditionnels, fins politiques, tentent de justifier Dieu : pour entrer au paradis, il faut, au moins un peu, avoir été charitable... Dieu sera juste, ayons confiance...
D'autres y renoncent : ce texte est trop difficile pour moi, c'est pour les exégètes qui eux savent l'interpréter, je crois de toutes façons.
D'autres enfin quittent cette Église qui d'un côté prêche l'amour et d'un autre use de la carotte et du bâton. Cette parabole est en effet sculptée sur le tympan de beaucoup de nos églises, telle une menace : regardez ce qui vous attend si la balance penche à gauche.
La foi, c'est prendre au sérieux ce texte, dans tous ses détails. Y plonger en refusant tout compromis. Comme Jacob, lutter avec Dieu toute la nuit jusqu'au lever de l'aurore. Jusqu'à recevoir la bénédiction (Gn 32,23-33).
Lisons-le en commençant par le dernier verset de la parabole des talents, qui précède.

Quel est celui qui ose venir, triomphant, là où il y a la ténèbre, le pleur, le grincement des dents ?
Un puissant qui écrase les malheureux ? de la même race que celui qui a condamné le serviteur inutile ? qui jetera de même les boucs dans le feu éternel ?
Le "Fils de l'homme" désigne évidemment le Christ. Il est vainqueur. Il est ressuscité, dans la gloire.
C'est l'amour qui est vainqueur. Le paroxysme de l'amour, c'est d'aimer jusqu'à la croix.
Le trône de gloire de l'Amour pourrait bien être la croix.
Le rapprochement n'est pas illégitime : la passion commence au chapitre 26, juste après le "jugement dernier". Matthieu n'a sans doute pas choisi de petites paraboles gentiment morales pour nous y préparer.
Sachant combien nous auront du mal à comprendre, il amène tous les anges à la rescousse. Les anges sont les messagers.
Le Fils de l'homme arrive avec tous ses haut-parleurs. Ils redisent les paroles, toutes les paroles : Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre (Gn 1,1)... La grâce du Seigneur soit avec tous (Ap 22,21).
C'est maintenant qu'elles se réalisent.
La symphonie pourrait évoquer la mort et la résurrection.
Mais alors, qui est le serviteur inutile ? Celui qui est jeté dehors, hors de Jérusalem, quand la ténèbre envahit toute la terre (Mt 27,45) ?
Celui devant qui Pierre pleure amèrement après son reniement (Mt 26,75) ?
Celui qui n'a pas placé son argent chez les banquiers (Mt 25,27) ?
Vous, que dites-vous : Qui est-il ? (voir Mt 16,15)
Il en est un, plus malin que les autres, qui a compris le premier. Il a compris qu'il était vaincu. Il grince des dents.
Le psaume 108/109 montre le messie souffrant, tel Joseph jeté dans la citerne par ses frères (Gn 37). Le psaume 109/110 cité peu avant (Mt 22,44) montre le messie revenant s'asseoir à la droite de Dieu, tel Joseph régnant en Égypte. Ils annoncent la venue du fils d'un autre Joseph.
Le texte grec est grammaticalement incohérent. Il mélange l'aoriste grec traduit ici par un présent (vient) et le futur (s'assoira).
La plupart des traductions corrigent et mettent deux futurs. Car bien sûr, dans nos têtes, le texte parle du "jugement dernier". Un évènement que les premiers chrétiens croyaient proches, mais qui n'en finit pas de ne pas venir. Nous en sommes venus à le penser très lointain.
Nos bibles ont inventé ce titre, "jugement dernier", alors qu'aucun de ces deux mots ne figure dans la parabole.
Le texte ainsi mal traduit nous concerne peu : des idées sur ce qui risque de nous arriver un jour...
Le mélange aoriste / futur du texte grec pourrait exprimer l'inaccompli de la langue hébraïque (qui ne connait pas nos temps). Le Fils de l'homme est en train de venir, c'est en route, ce n'est pas achevé.
Le texte nous parle de ce qui est en train d'advenir, ici et maintenant.
Il m'a fallu du temps, beaucoup de temps, pour intégrer intérieurement, existentiellement, cette remarque grammaticale.
Le chemin me semble comparable à l'intégration d'un koan zen.
Intégrer, ce n'est pas comprendre mentalement. C'est que la justesse de cette parole devienne une évidence, un réflexe.
L'assise en zazen fait entrer dans l'éternité de l'instant.
C'est un travail de séparation.
Les pensées relatives au passé ou au futur sont collantes. Dans le silence de l'assise, leur caractère envahissant se manifeste davantage. Je ne me savais pas aussi esclave, prisonnier de ces pensées qui tournent comme des folles dans ma tête.
Au fil des inspirs et des expirs, elles se décollent (un peu) du mental, j'en suis (un peu) libéré.
L'image de la séparation des brebis et des boucs rejoint cette expérience.
Les difficultés de traduction seront les cailloux blancs qui vont nous guider.
Comme en français, le pronom masculin pluriel "eux" n'est précédé en grec d'aucun substantif masculin pluriel. Le texte, grammaticalement incorrect, provoque donc la question : qui sont ces "eux" ?
La plupart des traductions comblent le vide en disant : Il séparera les hommes les uns des autres. C'est logique.
Mais du coup, le texte devient dualiste. Parmi les hommes, il y a des brebis et des boucs, des bons et des méchants.
Si l'on accepte cette traduction qui ne respecte pas le texte, la question devient : qui (dans un groupe, lesquels parmi nous ?) ira à droite, et qui ira à gauche.
Cette question dérange, il faut insister pour qu'elle ne soit pas esquivée.
La réponse la plus courante est que "je suis un peu brebis et un peu bouc".
Comme Dieu est bon, il n'enverra dans le feu éternel que les "boucs" qui refusent tout à fait son amour. Chacun est libre de s'enferrer dans le refus.
Le processus n'est plus de chercher à comprendre le texte, mais de le tordre pour le faire entrer de force dans les idées que l'on a : Dieu est bon - Chacun est libre. C'est inintéressant et malhonnête.
Il faut donc revenir à la question que le texte pose : qui sont ces "eux" ? Et trouver une réponse dans le texte.
Les "eux" ne sont qualifiés que par ce qui suit : les brebis et les boucs. Cherchons donc à comprendre cette image.
Nouvelle difficulté : selon les traductions, les brebis deviennent moutons, ou les boucs deviennent chèvres... et l'image perd son sens !
Qu'est-ce qu'une brebis ? La femelle dans la famille "moutons". Le mâle de cette famille est le bélier.
Le bouc est le mâle dans la famille "chèvres". Jamais il ne pourra féconder une brebis.
Si un bouc prend la place du bélier, c'est une mésalliance stérile.
Le bouc, tel un berger mercenaire inféodé à l'argent (Jn 10,12), a pris la place de l'époux légitime (le Christ bélier) auprès de la brebis.
L'époux vient et la délivre. Les petits boucs qui nous fagocitent sont jetés dans le feu éternel, nous en sommes libérés, ce pourrait être une bonne nouvelle de ce texte !
Autre dissymétrie un peu plus loin :
40 Et le Roi leur répondra : 'Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait.'
45 Il leur répondra : 'Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l'avez pas fait à l'un de ces petits, à moi non plus vous ne l'avez pas fait.'
Les petits boucs entre eux ne vivent pas l'amour. Ils ont beau être petits, ce sont les anges de Satan et non pas les frères du Christ.
Le tympan du Narthex de Vezelay, un peu antérieur, n'est même pas un jugement. Voir le commentaire de Robert Pirault, "La danse du nouvel Adam".
Osons aller plus loin, et demandons-nous s’il est possible de donner sens aux figurations ultérieures, telles que celle de Bourges (voir l’image dans l’introduction).Les « bénis de mon Père », forts du soleil intérieur qui les habitent, n’iraient-ils pas joyeusement prêcher la bonne nouvelle dans les ténèbres du monde ?
Et les « maudits », torturés par leurs démons, leurs passions, n’iraient-ils pas, au travers du feu purifiant de l’amour, vers le Soleil de la résurrection ?
Entrer dans la cathédrale, quitter l’Ouest pour aller vers l’Est, vers le soleil levant, se fait en passant sous cette image. C’est une démarche lourde de sens : je vais passer par la mort (de mes passions) pour recevoir la vie, et pour âtre témoin de cette vie.
Une analyse attentive des trois premiers versets nous a permis d'éviter le dualisme bons / méchants. Elle semble confirmée plus loin :
34 recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la création du monde.
41 Allez-vous-en loin de moi, maudits, dans le feu éternel préparé pour le démon et ses anges.
Le Royaume est pour nous, les brebis, tandis que le feu éternel n'est que pour le démon et ses anges. Peut-être après un arrachement difficile à certains démons intérieurs auxquels nous tenons...
Mais il y a un "car" qui sonne comme une condition. N'allons-nous pas devoir revenir en arrière, et distinguer ceux qui remplissent cette condition et ceux qui ne la remplissent pas ?
Regardons de plus près cette sextuple "condition" répétée quatre fois.
Une charité active est décrite de six manières qui font penser aux restos du coeur.
On peut donc prendre ce texte comme un encouragement à s'engager dans des oeuvres caritatives.
Il n'y a pas à critiquer cette manière d'entendre le texte au premier degré : elle est juste pour certains, pour un temps.
Mais elle peut être ressentie comme insuffisante :
La misère du monde est un abîme sans fond. Pourquoi me demander l'impossible ?
Si ma charité est guidée par la peur de l'enfer, elle est intéressée. Je serai stressé par le doute : en fais-je assez ?
Je n'ai peut-être pas les capacités ou le temps de m'engager ainsi aux service des pauvres.
Le salut serait-il pour les riches qui peuvent donner ? L'attitude du pharisien satisfait de sa générosité est condamnée par Jésus (Lc 18,9-14)
Prenons la première image : j'avais faim, et vous m'avez donné à manger.
S'il ne s'agit pas seulement de faim physique, qu'est-ce que cela peut évoquer ? Quand la Bible parle-t-elle de faim, de nourriture ?La faim pourrait être une faim de Parole, la faim du Verbe qui se donne en nourriture.
Le texte m'inviterait à "évangéliser" ? mais qui suis-je pour croire que j'ai la vérité et que je dois la porter aux autres ?
Et puis, le Christ est le "pain", c'est lui qui nourrit. Comment pourrait-il avoir faim... de sa propre Parole ?
De question en correspondance, je continue à chercher.
Lors de la multiplication des pains, Jésus dit à ses disciples : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Mt 6,37).
Les disciples que nous sommes forment l'Église, le corps du Christ. Donner à manger, serait-ce se donner à manger ?
Nous serions à la fois convives et nourriture ?
Quand je crois avoir trouvé la bonne explication, attention ! je risque de ne plus cheminer.
Je peux alors chercher dans le texte ce qui va contre mon interprétation. Et humblement, me remettre en marche.
"Ne demande jamais ton chemin à quelqu'un qui le connaît, car tu pourrais ne pas t'égarer". (Aphorisme de Rabbi Nahman de Bratslav)
Quand le texte est travaillé, qu'il m'habite, l'assise en zazen aide à "descendre" pour ne pas rester superficiel.
Lâcher les idées, le mental, l'envie de trouver... Nettoyer les parasites, lâcher même les plus belles pensées. Les laisser brûler au feu de l'Amour.
Rejoindre la Présence dans mes entrailles.
Serait-ce Lui, le pauvre ? Le germe divin qui a faim. L'étranger, dont la Parole est pour moi tellement étrange, et qui voudrait simplement être accueilli tel qu'il est.
Celui que je rends malade de tout ce que j'avale. Celui qui reste emprisonné dans mes passions.
Simplement le visiter. Demeurer avec Lui. M'ajuster à Lui... et voilà que la brebis prend dans le texte le nom de "juste".
Les justes ignorent leur justesse, ils s'étonnent : Seigneur, quand est-ce que nous t'avons vu... ?
Comme peut-être l'abbé Pierre, ils ne comptent pas leurs mérites. Ils regardent ceux (Celui) qui sont encore mal logés.
Ils ne sont plus dans la connaissance du bien et du mal.
Ils sont délivrés du souci de "gagner le paradis" : ils le goûtent déjà.